CHAPITRE IX
Elka, Kohr, les barons et les capitaines, chacun était silencieux, comme si la révélation du lieu où allait se dérouler l’affrontement capital entre les forces du Bien et celles des Ténèbres les avait tous frappés de stupeur.
Un jeune noble, le premier, osa parler.
— La forêt d’Alkoviak est interdite, emplie de maléfices, dit-il d’une voix blanche. Comment pouvez-vous croire, seigneur Varik, que les hommes accepteront de vous y suivre ?
Kohr regarda l’intervenant.
— Ils m’y suivront, répliqua-t-il, si vous, les officiers, faites votre devoir en galvanisant leur courage et en leur faisant comprendre qu’ils ne livreront pas n’importe quelle guerre, mais une Guerre Sainte.
— Mais... Alkoviak...
— Alkoviak n’est nullement un lieu maudit. C’est simplement un sanctuaire fermé aux mortels comme vous et moi, car il n’appartient qu’aux forces spirituelles qui régissent notre monde. Cependant, ces forces sont elles-mêmes en péril. C’est pourquoi elles se sont alliées avec nous. Dès lors, la forêt d’Alkoviak ne nous est pas interdite. Je dirai même que cette forêt est notre principal atout contre Ethi et son armée.
— Comment cela ? demanda le seigneur Malithorn.
— Si nous attirons l’ennemi en Alkoviak, toutes les forces y demeurant, ces forces dont vous avez tellement peur, se retourneront contre lui. Or lui aussi les craint. Mais lui aura à en subir les attaques. Je crains bien que son avantage numérique ne lui serve guère, alors...
Les officiers s’entre-regardèrent. Il y eut quelques sourires.
— Seigneur, s’écria pourtant l’un des présents, c’est si difficile à croire ! Des... des génies se battraient avec nous ? Mais comment...
Kohr tendit le doigt vers la masse de métal fondu.
— Ceci doit répondre à votre question, messire. Je ne suis pas un magicien, un Initié... Mais je sais que bien des prodiges sont encore à venir, qui vous étonneront. A vous d’en persuader les hommes.
— De toute manière, intervint alors Elka, nul ne désobéira au seigneur Kohr Varik. Il est notre chef à tous.
— Mais, s’exclama Kohr, Majesté, vous devez commander l’armée !...
— Oh non !
Elka eut un rire crispé.
— J’ai déjà commandé une armée, et j’en ai tiré les leçons. Je ne suis pas une tacticienne. Certes, je serai à la bataille et j’y croiserai le fer... Mais c’est vous, seigneur Kohr Varik, qui nous dirigerez. Dès cet instant, vous êtes nommé Général en Chef et Premier Gentilhomme du Royaume.
Il y eut des murmures. Elka éclata d’un rire clair, inhabituel chez elle, si attachée à l’étiquette.
— Que nul ne s’abuse sur ces titres ronflants, messeigneurs, reprit-elle. Le royaume, pour l’instant, ce n’est pas grand-chose ! Il nous faut le conquérir, et ce ne sera pas un simple détail !
La conférence dura tard dans la nuit, si tard que quand elle fut terminée, Kohr préféra ne pas regagner ses appartements, pour ne pas risquer de réveiller Lynn et Sania. Aussi alla-t-il dormir, seul, dans une petite chambre attenante à la salle d’armes. Il se sentait fatigué. L’effort qu’il avait fourni pour effectuer son tour de magie l’avait vidé. Il n’avait pas l’habitude...
Il s’endormit comme une masse. Mais presque aussitôt, une étrange lucidité, qui n’avait rien à voir avec l’état de rêve, l’envahit. Il se vit, allongé sur sa couche, et en même temps se rendit compte qu’il flottait à côté de son propre corps. Il était pourtant matériel. Il respirait, son coeur battait, son sang coulait dans ses veines. Mais il s’élevait, traversait le plafond de la salle, les murailles du cas tel, les toits. Il montait dans les airs, exactement comme lorsqu’il lui arrivait, sensation bien agréable, de voler par le miracle des songes. Il se mit à rire. C’était enivrant ! Il battit des pieds, comme s’il voulait nager, et son envol s’accéléra. Il filait maintenant au-dessus de la plaine, des forêts, des montagnes. Il s’élevait. Plus haut, encore plus haut. Des couleurs irréelles l’environnaient...
Et tout à coup, il perdit la notion d’espace et de temps. Il baignait dans un néant obscur, où son existence était en suspens. Il se sentait faible, amorphe, inconsistant. Il évoqua le souvenir du ventre de sa mère. C’était ça... Il était redevenu foetus. Il était merveilleusement bien... Il avait envie de téter son pouce...
Cela ne dura qu’un bref laps de temps, pourtant aussi long que l’infini. Il fut recraché. Le néant l’expulsa dans une violente contraction. Il eut l’impression de tomber, cria, essaya de se rattraper...
Il roula sur une surface dure et sableuse à la fois, se cogna dans quelque chose, leva la tête. Une exclamation lui échappa.
Il se trouvait au bord de ce qui devait être une route. Mais une route étrange, sans pavés. Un ruban sombre et rectiligne fait d’une matière granuleuse, que le soleil rendait chaude.
— Mais..., balbutia-t-il.
Il se dressa. Il vit alors, au-dessus de sa tête, un immense panneau qui reproduisait les traits souriants de la Dame d’Alkoviak.
Il secoua la tête, s’efforçant de se réveiller. Un bruit sourd, semblable à un grondement, le fit se retourner. Quelque chose accourait sur la route, venant du fond de l’horizon. C’était... une sorte de char sans chevaux, de couleur noire, avec des éclats scintillants, et émettant ce bruit qui s’amplifiait, s’amplifiait...
Machinalement, Kohr porta la main à son flanc, pour saisir son épée. Mais il n’avait pas d’épée. Il s’aperçut, à sa grande stupeur, qu’il était nu. Il se ramassa sur lui-même, serrant les poings, prêt à se battre contre n’importe quel génie.
Le monstre grondant ralentit sa course en arrivant sur lui et s’arrêta, dans un bizarre couinement. Kohr fit un pas en arrière. Que pouvait être cette... chose ? Une fenêtre s’abaissait...
La Dame d’Alkoviak apparut, à cette fenêtre. Ses yeux étaient cachés par des objets noirs qu’elle releva sur son front.
— Eh bien, Kohr, lança-t-elle, que penses-tu de ma reconstitution de la scène principale du film La mort aux trousses ?
Devant la mine effarée du jeune homme, Zorah éclata de rire.
Kohr n’avait pas voulu monter dans « l’automobile » — car c’était ainsi que Zorah avait appelé le monstre noir. Aussi en était-elle sortie, et les deux jeunes gens étaient allés s’asseoir au bord de la route, à quelques « mètres » — toujours comme disait Zorah. La fée avait allumé une « cigarette ».
Une fée décidément fantasque, dont l’allure stupéfiait Kohr. Elle portait une drôle de robe en cuir noir, très courte et très moulante, de longues bottes avec des talons plus hauts que tout ce que son compagnon avait jamais vu, et ses cheveux étaient teints de violet, d’orange, de mauve, de vert, de blanc, se dressant sur sa tête comme une crinière. Elle était fardée de couleurs aussi insolites, et portait une profusion de bijoux un peu partout sur le corps – même un petit diamant incrusté dans l’aile du nez. Elle aurait pu être hideuse. Elle était magnifique... Mais Kohr ne comprenait pas.
Zorah s’en rendait bien compte.
— Je t’étonne, hein ? lui dit-elle.
Il ne répondit pas. Elle ricana.
— Tu me vois habillée comme l’étaient les membres d’une secte appelée « punk », il y a infiniment longtemps, sur la Terre. Je ne sais pas pourquoi, mais cette époque de l’Histoire de nos ancêtres me fascine...
Elle fit un grand geste du bras, englobant le paysage.
— Alors je la recrée, pour mon plaisir, dans ce monde qui n’existe que pour moi. Et pour faire bonne mesure, je me donne une apparence en accord avec ce monde... Les fées en grande robe couleur d’aurore, avec une baguette magique et de longs cheveux blonds soyeux, je trouve ça un peu démodé. Moi, je suis une fée nouveau look !
— Je... ne comprends pas. Comment tu fais tout ça ?
Elle éclata à nouveau de rire. Elle lui avait tendu un vêtement curieux, qu’elle avait appelé « Levi’s ». Il l’avait enfilé, et ça lui faisait étrange. Ça le serrait. Comment les humains d’autrefois faisaient-ils pour supporter de telles braies ?
Zorah se tapota le crâne – sous une mèche verte ondulée.
— Tu ne peux pas savoir quelles sont les immenses possibilités du cerveau humain... Surtout quand ce cerveau a été fabriqué artificiellement, comme les nôtres. Des super-ordinateurs, voilà ce que nous sommes. Mais les hommes ignorent jusqu’à l’existence de ces possibilités... Télékinésie, morphogenèse, mutations énergétiques, synthèse nucléaire... Nos ancêtres savaient tout ça... Ils l’ont mis en logiciel. Moi, je l’ai retrouvé. Et je l’ai fait mien... Je suis un monstre, mon cher Kohr. Une fée, une déesse... Je suis la somme du Savoir de l’espèce humaine... J’aurais pu en devenir folle. Pour ne pas le devenir, je m’en amuse... Je fais comme les Anciens. Mais moi, je ne réalise que mes fantasmes, et je ne veux pas que ces fantasmes deviennent vie réelle. Je vois trop ce qui se passe en votre monde !
— Tu dis... votre... Ce monde n’est plus le tien ?
Zorah ne souriait plus.
— Non... Il n’est plus le mien. Je te l’ai dit : je suis un monstre. Je n’appartiens plus au monde des humains, et je me suis aperçue que le soi-disant monde des dieux, des génies, des fées, n’est qu’une mise en scène sans réelle existence. Alors... je ne suis de nulle part... Plus rien... Pour me raccrocher à quelque chose, j’ai fabriqué moi aussi ma mise en scène...
Elle montra le paysage plat et monotone.
— Copié sur des images de films, des pages de romans, des clips de télé... Je ne suis pas plus originale que les Anciens, Kohr. Mais au moins, j’essaie d’être moins nocive.
Doucement, Kohr posa une main sur le genou rond de Zorah.
— Tu n’es pas heureuse, Dame d’Alkoviak, dit-il.
Vivement, la magicienne rabattit ses lunettes(!) noires sur ses yeux.
— M’appelle pas comme ça ! C’est encore une connerie du scénariste. Dame d’Alkoviak... Tu parles d’un qualificatif ! Je suis Zorah, et rien d’autre... Pour toi, bien sûr !
Il lui sourit. Mais il mesurait la gravité de cet instant.
— Pourquoi m’as-tu fait venir ici ? demanda-t-il.
Elle soupira.
— Pourquoi je... Ah ouais... T’sais qu’t’as été super, tout à l’heure, avec l’coup d’l’armure ? Quand j’t’ai vu faire, j’me suis dit : Ah, donc... le mec ! Et du coup, j’t’ai aidé dans ton tour de passe-passe ! Comment qu’t’as su qu’j’allais t’aider ?
— Zorah... Arrête...
Il se pencha sur elle et lui enleva ses lunettes. Elle pleurait. Son maquillage avait coulé et s’était délayé autour de ses yeux en larges marques noires. Elle lui sembla pathétique.
— Je ne peux pas tout comprendre, reprit-il, et je ne le désire pas. Mais je devine que ce que tu as découvert... te fait du mal. Je ne veux pas que tu sois malheureuse, Zorah. Si le monde des Anciens n’est pas le tien, reviens auprès de nous...
Elle eut un ricanement désespéré.
— Mon pauvre Kohr... Mais ce n’est pas possible ! Je suis prisonnière de ma nature. Je ne pourrais plus jamais redevenir une femme comme les autres... Je suis une fée... Je suis la créature la plus forte et la plus solitaire du monde. Et ta compassion n’y changera rien. Laisse-moi jouer mon personnage.
Il la regardait bien en face.
— Pourquoi m’as-tu fait venir auprès de toi ? redemanda-t-il.
Elle fronça les sourcils.
— Il faut que tu aies confiance en moi, Kohr, dit-elle. Je voulais te le dire. Tu vas... te battre... Quels que puissent être les événements qui se dérouleront durant cette bataille, il faut... que tu me gardes ta confiance. Je suis avec toi... contre Arasoth. Même si... certaines choses peuvent te sembler obscures sur le moment... Même si tu désespères... Aie confiance... La vérité t’apparaîtra... et tu sauras... que j’étais avec toi... jusqu’au bout.
Elle fuyait ses yeux. Il lui prit le menton dans un geste autoritaire, la força à lui faire face.
— Pourquoi... «j’étais » ?
Le visage de la fée était devenu dur, mais ses yeux vacillaient.
— Parce que d’une façon ou d’une autre, après ce combat, nous ne nous reverrons plus, souffla-t-elle.
— Mais... pourquoi ?
— Si Arasoth l’emporte, alors tout sera fini. Je serai anéantie et toi tué, et de toute manière, en dernier ressort, je détruirai le monde pour qu’il ne tombe pas sous la coupe du démon... Si tu l’emportes... alors tu n’auras plus besoin de moi... Les hommes n’auront plus besoin de moi.
— Mais, Zorah...
— Je ne ferai pas le jeu de ces programmes de merde ! Je ne me pervertirai pas à vous transformer tous en pantins. Je ne tirerai pas les ficelles... Oh non... Jamais... Les hommes évolueront seuls, librement... Ils apprendront sans qu’aucune Dame d’Alkoviak ne vienne infléchir leur destin, sans qu’aucun génie, démon, esprit, Ancien, ne s’amuse à semer plus d’obstacles sur leur route qu’il n’en viendra naturellement... C’est le moindre des respects que moi, fée, je dois aux humains ! Merde alors !
Kohr la fixa longuement.
— Tu es une bien étrange fée, Zorah, dit-il doucement. Je serai malheureux de ne plus te revoir.
Elle pinça les lèvres.
— Ouais, mais toi, mec, t’en as rien à cirer, de moi !
— Hein ?
— Ta vie est avec Lynn. Pas avec moi...
Elle poussa un grognement de colère et se leva, se campa devant lui, les poings sur les hanches.
— Viens avec moi dans cette automobile. Il y a un truc que je veux faire. Un truc... J’en rêve depuis une éternité ! Viens ! Ça ne te bouffera pas !
Kohr hésita, puis se leva également. Zorah lui prit la main. Elle l’entraîna vers le monstre noir rutilant, ouvrit une portière arrière. Il regarda. L’intérieur semblait douillet, avec une banquette recouverte d’un matériau moelleux. Malgré tout, il n’y pénétra qu’avec une extrême répugnance. Sa compagne s’assit à côté de lui. Il s’aperçut qu’elle était tout excitée.
— Kohr... Je voudrais... que nous fassions l’amour dans cette voiture.
Il ouvrit des yeux ronds. Elle pouffa, mais, malgré son fard bariolé, il put s’apercevoir qu’elle avait rougi.
— Ça se faisait beaucoup, dans le monde des Anciens... Certains soirs, les jeunes gens partaient tous en automobile et allaient au drive-in pour voir des films... Des histoires en images animées... Le film, regarde... Il commence !
Kohr regarda à l’extérieur. Le ciel s’était assombri d’un seul coup. Il faisait nuit. Le panneau sous lequel il avait repris connaissance s’illuminait d’images effectivement animées. On assistait au processus de fonte d’une épée. Kohr balbutia :
— C’est... c’est extraordinaire !
— C’est un film de ton modèle, expliqua Zorah, Conan le Barbare... Y a plein de monde, tu vois !
D’autres automobiles les entouraient de toute part, arrêtées. Il ne les avait pas vues ni entendues arriver. Nombre de jeunes gens s’y trouvaient, qui s’étreignaient, s’embrassaient, se caressaient, sans se préoccuper de leurs voisins. Kohr eut un sourire.
— C’était intéressant, cette époque, remarqua-t-il. Je l’admets.
Zorah s’était serrée contre lui, brûlante.
— Rends-moi heureuse, Kohr, lui souffla-t-elle à l’oreille. Pour la dernière fois !
Il la prit aux épaules. Elle était frémissante.
— Renonce à tout ça, dit-il. Reviens à Vonia avec moi... Avec moi.
Elle ferma les yeux.
— Ne me tente pas, Kohr Varik. C’est... impossible. Tu es cruel.
— Avec moi... Près de moi !
— Non !
Elle secoua véhémentement la tête.
— Tu n’es pas amoureux de moi. C’est Lynn que tu aimes... Moi, je t’aime. Il m’a fallu du temps pour que je le comprenne et l’admette. Je t’aime d’un amour qui n’a rien d’humain. Mais cet amour te serait un boulet... On ne peut aimer une fée... Ne parle plus, Kohr Varik. Serre-moi dans tes bras et aime-moi... Donne-moi le courage qui me manque.
Kohr renonça à lutter. Doucement, il allongea Zorah sur la banquette, l’embrassa le long du cou. Elle se mit à haleter. Il remonta sa jupe de cuir, marqua un petit temps d’arrêt, étonné. Elle leva la tête, le regard trouble.
— C’est mignon, hein ? souffla-t-elle. Ça s’appelait un string... Enlève-le-moi.
Il le lui enleva. Elle était chaude et douce comme le miel. Il la mit nue. Sous son sein, son coeur battait la chamade. Maladroitement, elle lui déboutonna son Levi’s. Il la désirait d’une façon animale.
— On va tout faire, lui chuchota-t-elle à l’oreille. Pour ça aussi, j’en ai appris beaucoup avec les Anciens... C’était de sacrés vicieux, tu sais...
Il put s’en rendre compte tout au long de la nuit. Et il ne devait pas se souvenir particulièrement de l’histoire de ce fameux Conan le Barbare...
Ce fut à nouveau le jour. Il était fatigué. Il était bien. Zorah semblait dormir, recroquevillée contre la portière, nue. Il la regardait. Il allait partir. Ne plus la revoir... Lui faire confiance... Tout s’embrouillait. Avait-elle raison ? Ne l’aimait-il pas ? Se poser cette question était terrible. Il ne l’aimait pas... Pas comme il aimait Lynn. Lynn... Il n’éprouvait pas de remords. Mais il se rendait compte que Zorah avait dit vrai. Sa vie était avec Lynn. Avec nulle autre. Ni Sania, ni Elka... Lynn...
— Kohr, annonça soudain Zorah sans ouvrir les yeux, je vais te dire quelque chose qui va te faire me haïr. Mais je le dois, par loyauté envers toi... Toi que j’aimerai durant des millénaires. Toi qui engendreras la future Dame d’Alkoviak... si jamais il doit y en avoir une autre... Kohr... écoute-moi sans m’interrompre. Et quand j’aurai fini de parler, va-t’en sans dire un mot, retourne à Vonia et consacre-toi de toutes tes forces au combat qui t’attend...
Kohr opina. La fée ouvrit les yeux. Des larmes coulèrent sur ses joues. Autour d’eux, il n’y avait plus une seule voiture. L’écran avait disparu. Il n’y avait plus que le désert.
— Kohr... C’est moi qui ai tué ton fils dans le ventre de Sania... Il ne devait pas vivre. Il avait en lui l’empreinte d’Arasoth. Il aurait détruit la paix que tu t’efforces de rétablir... Fils légitime, il se serait dressé contre le fils de Lynn. Il aurait mis ton comté à feu et à sang... C’était une créature perverse, Kohr. Mauvaise... Il aurait ensuite combattu Alithan... Alithan sera un bon roi pour Vonia... et pour le reste du monde. Il ne fallait pas, Kohr... Alors... alors...
Elle sanglotait si fort qu’il avait du mal à la comprendre. Ou bien était-ce ses paroles qui ouvraient un gouffre dans son âme ? Un gouffre de douleur.
— Alors j’ai fait en sorte qu’il ne vive pas... Tu auras d’autres enfants, Kohr. Avec Lynn... Mais c’est Alithan qui régnera sur Vonia et Thory sur Varik. C’est ainsi. Je n’ai pu le changer.
Elle se redressa. Comme elle l’avait exigé, il ne dit pas un mot. Il ouvrit la portière de l’automobile et sortit, nu. Le vent du désert le souffleta. Il se sentit décoller du sol. Un dernier regard à Zorah lui montra la fée qui tendait les bras vers lui, le visage ravagé par le chagrin. Puis il plongea dans le vide cosmique.
— Adieu, mon unique amour, murmura Zorah.
*
**
Kohr s’éveilla dans sa couche, à côté de la salle d’armes de son castel. Il resta un long moment assis, la tête entre les mains, puis il se leva. Il monta jusque dans les appartements seigneuriaux, alla frapper à la porte de la chambre de Lynn.
— Oui ? Entrez, lui répondit la voix douce de son épouse.
Il entra. Lynn était assise devant son miroir, et une dame d’atours peignait ses longs cheveux noirs. Sur un signe du seigneur, elle s’éclipsa. Kohr s’approcha de sa femme.
— Eh bien, mon aimé, demanda-t-elle, as-tu veillé si tard que tu ne sois pas venu me rejoindre de la nuit ?
Elle sourit.
— Ou bien quelques bras accueillants t’ont-ils séduit plus que les miens ?
Il ne répondit pas et s’assit auprès d’elle, lui prit les mains.
— Lynn, lui dit-il gravement, il n’y a que toi et n’y aura jamais que toi. Nous allons entreprendre une campagne dont je ne peux prédire comment elle se déroulera. Mais si nous en sommes vainqueurs, tout changera. Notre société ne sera plus ce qu’elle était. Notre mode de vie également... Je n’aurai plus deux femmes... Je n’aurai plus que toi, car toi seule comptes. Toi seule es ma véritable épouse. Toi seule... es celle que j’aime.
Lynn avait rougi.
— Mais... Sania...
— Je la dédommagerai somptueusement. Je lui trouverai un autre mari, qu’elle aimera... Je ferai tout ce que je pourrai pour qu’elle soit heureuse... Mais elle ne sera plus mon épouse. Je refuse, dorénavant, la polygamie.
— Il ne te sera pas facile de faire accepter ça à Molem de Sandrithar... et à Elka.
Kohr se leva et fit quelques pas, le visage sérieux.
— Elka est reine. Elle devra comprendre. Et puis... si je la respecte comme ma suzeraine... je... je ne désire plus continuer... ce qu’il y a eu entre nous... Ce n’était pas digne. Pas loyal... Envers personne.
Lynn observait attentivement son époux.
— Tu ne l’aimes plus ?
Il resta un instant silencieux.
— Si... Je l’aime toujours. Je ne cesserai jamais de l’aimer. Mais mon amour a changé de forme. Et je sens que le sien aussi. Après... ce qui s’est passé entre nous trois, après la bataille d’Amerande, j’ai senti... la passion de la chair m’abandonner pour Elka de Tehlan... Je ne désire plus d’autres bras que les tiens. Plus d’autres lèvres que les tiennes.
Lynn se leva. Elle semblait bouleversée et, en réalité, elle l’était.
— Et... Zorah ?
Le regard de Kohr se voila un bref instant. Mais il répondit :
— Zorah n’appartient pas au même monde que moi... Que nous. Zorah est une fée. Moi, je suis un mortel.
Lynn acquiesça. Elle sourit, d’abord timidement, puis avec une expression radieuse qui frappa Kohr au creux de l’âme.
— Mon... mari, murmura la jeune femme.
Ils se précipitèrent dans les bras l’un de l’autre, se prirent farouchement la bouche. Ils churent sur le sol. Fébriles, ils s’arrachèrent mutuellement leurs vêtements et s’unirent, et ce fut un second commencement à leur vie.